Savoir déceler les signes, quand ça va mal

Dans le cadre de mon travail d’intervenant, j’ai eu à rencontrer à plusieurs reprises des militaires vivant une grande détresse et ayant un urgent besoin d’aide. Militaire ou civil, on n’échappe pas aux risques d’une dépression majeure. Personne n’est à l’abri d’un choc post-traumatique survenant à la suite d’une catastrophe, d’un attentat, d’un accident, d’une maladie, d’une perte d’emploi. Ça arrive à tout le monde. Et c’est pourquoi il est important de savoir déceler les signes, quand ça va mal

Heureusement, il y a des histoires de courage, de résilience, de détermination et d’affranchissement. Des histoires d’êtres humains qui puisent au fond d’eux-mêmes et qui parviennent à trouver les ressources nécessaires pour traverser la tempête et réapprendre à vivre. C’est ce dont j’ai envie de vous parler, aujourd’hui.

L’histoire de Marc

J’écoutai Marc me parler de ses peurs, de ses stress, de ses fuites de panique et de ses comportements automatiques répétitifs. Depuis combien de temps avait-il refoulé sa colère et ses tensions ? Pourquoi quelqu’un aux prises avec une telle détresse avait-il gardé le silence jusqu’à ce jour ? Pourquoi n’en avait-il jamais parlé à quelqu’un ? Pourtant, il y avait clairement chez lui des signes d’une effraction traumatique. Il souffrait profondément et avait besoin d’aide.

Je lui demandai :

— Me fais-tu confiance ?

— Oui, tout à fait. C’est pourquoi je me suis tourné vers toi.

— Je suis content de ta réponse. Dis-toi que je suis entouré de la meilleure équipe d’intervention et de soutien. Nous allons t’aider à te tirer de là. Tu pourras enfin regagner ton autonomie.

— Ok Claude, j’accepte : même si c’est difficile, je vais suivre tes recommandations et rencontrer votre travailleuse sociale. J’espère qu’elle pourra m’aider, car vraiment…, je n’en peux plus.

— Tu prends la bonne décision, Marc. Mais tu dois le faire pour toi, pour ta femme et tes enfants que tu aimes. Tu sais, ça prend du coeur et du courage pour effectuer le premier pas et admettre que l’on a besoin d’aide. Je te félicite. Tu viens de l’effectuer, ce premier pas.

Aller chercher de l’aide

La rencontre avec la travailleuse sociale s’avéra un franc succès. Ensemble, nous avons établi un plan de prise en charge en prévision de son retour au Canada. Pas question de l’abandonner dans ce qui l’accablait si intensément. Peu à peu, nous l’avons guidé et amené vers la vie qui l’attendait dans son milieu familial et social.

Nanti d’une meilleure confiance en lui, Marc prit son courage à deux mains et alla rencontrer son supérieur pour lui exposer ses sentiments d’impuissance et ses difficultés à vivre, à la suite de ses expériences traumatisantes vécues au front. Son supérieur, impressionné par le courage dont il faisait preuve, l’a aussitôt assuré d’un soutien à 100 %.

Une histoire dans le lot

Des histoires comme celle-là, je pourrais en raconter des dizaines et des dizaines. Elles peuvent même se lire entre les lignes des nouvelles internationales. Dans mes présentations, j’encourage les militaires en difficulté à demander de l’aide sans tarder. J’insiste sur le fait qu’ils n’ont pas à avoir honte d’éprouver des problèmes. Cela arrive à tout le monde. En raison de leur métier difficile et très exigeant, ils sont confrontés parfois au pire de l’humain. Cela n’est pas banal dans la vie d’un militaire.

Quand une personne se trouve sous l’emprise d’un événement, la thérapie ou une intervention psychosociale est une invitation à sortir de l’isolement et à changer de dynamique intérieure. Plus on retarde à consulter un spécialiste en santé mentale, plus le risque augmente de s’enfermer dans ses problèmes, de s’éloigner de soi-même et des autres. La vie devient alors misérable et peut conduire au pire.

Plusieurs militaires qui reviennent perturbés de mission, et en état de choc, croient que les nuages noirs passeront et que le temps arrangera tout, dans un futur immédiat ou lointain. Faux ! Se refermer sur ses blessures les amplifie… Cela ne les diminue pas ni ne les fait disparaître.

Il ne faut pas tout garder en dedans

Par mécanisme de défense, nombreuses sont les personnes qui vont se protéger en adoptant un comportement « résistant ». Leurs paroles, en ce sens, sont éloquentes :

« Je n’ai rien à dire vraiment. » « Je n’ai pas le goût de parler de ça. »

Je ne peux compter le nombre de fois où j’ai entendu ces phrases ! Nous devons souvent déployer des efforts pour convaincre les personnes en difficulté de raconter l’événement traumatisant. Quand elles se permettent enfin d’exprimer leur vécu, une porte s’ouvre permettant le dégagement de la grande pression que leur expérience leur a imposée – tant au quotidien que dans leurs interrelations familiale et sociale.

Plusieurs craignent qu’en reconnaissant leurs difficultés, et surtout, en les exprimant à un tiers, cela conduise à des répercussions nuisibles sur leur carrière. Certains vont même jusqu’à croire qu’ils seront catégorisés comme des êtres faibles, fragiles, peut-être même, fous et dérangés. Ils ont tort. Ceux et celles qui ont eu le courage d’effectuer une démarche en intervention psychothérapeutique, en sont sortis grandis et vivent une existence heureuse. Bien sûr, cette dernière comporte des épreuves – nous sommes sur terre –, mais les réponses aux situations sont désormais différentes.

Les militaires ayant traversé les brumes opaques d’un traumatisme ont dû réapprendre à se faire confiance et à saisir la vie à bout de bras plutôt qu’à contre-courant. Les sources de stress sont différentes pour chacun d’eux, mais au final, s’ils rencontrent des spécialistes, leur vie se transforme pour le mieux. Ils peuvent poursuivent leur carrière avec beaucoup de succès, gagnant même l’appui de leurs supérieurs dans le processus de leur transformation. Ils ont compris que leurs pensées et leurs jugements erronés ont cultivé la peur en eux. Ils s’en sont dégagés, avec moindre ou grande difficulté, et surtout, avec une belle fierté d’avoir passé au travers ! Ils sont en paix avec eux-mêmes et leurs proches. Ils savent aussi répandre la nouvelle. C’est ainsi que tous savent que notre équipe en santé mentale est toujours prête à tendre l’oreille et à soutenir les militaires qui frappent à notre porte.

Des chiffres qui parlent

Rappelons qu’au Québec, chaque jour, trois personnes s’enlèvent la vie; 80 % d’entre eux sont des hommes. Le taux de suicide dans les dernières années était de 13,7 pour 100 000 habitants au Québec (il était de 20,4 /100 000 en 1996) et de 10,8 pour 100 000 habitants au Canada.

Nous connaissons tous et toutes quelqu’un qui, un jour ou l’autre, a éprouvé des difficultés personnelles, qui a vu vaciller sa santé mentale. Certes, nous sommes beaucoup plus fragiles que nous le croyons, mais nous sommes aussi beaucoup plus résilients. Tout le monde peut, à un moment où l’autre de son existence, éprouver des problèmes de santé mentale (légers, moyens ou importants).

La plupart du temps, les gens qui ont ce genre de problèmes et qui ne vivent pas une dissociation vont aller chercher de l’aide dans leur entourage ou auprès d’un spécialiste en santé mentale. Tôt ou tard, ils retrouvent leur place dans la société et, surtout, un espace de paix et de tranquillité en eux-mêmes.

Si les problèmes perdurent et que, d’apparence, la personne semble être dépressive et ressent un mal de vivre profond, le militaire sera référé à une équipe d’intervention encore plus spécialisée, d’ordre médico-psychologique. Il demeure essentiel d’être très attentif aux signaux que nous envoie une personne en difficulté, car sa détresse peut-être le signal d’un problème sous-jacent beaucoup plus grave.

Savoir déceler les signes, quand ça va mal

Quand une personne se débat dans ses problèmes, il ne faut jamais prendre à la légère des paroles telles :

  • « Je veux mourir. »
  • « Je veux me suicider. »
  • « Bientôt vous aurez la paix. »
  • « Je fais ma valise et je pars pour un long voyage. »

Quand le cerveau émotionnel d’une personne est déréglé, les idéations suicidaires ne sont pas toujours connues des autres et les signes sont parfois très subtils. Certes, une personne peut proclamer haut et fort qu’elle se suicidera, mais une autre, au contraire, peut se murer dans le silence, s’isoler et se refermer sur elle-même. Une attention particulière sera alors apportée aux brusques changements d’humeur, à une soudaine perte d’intérêt ou de motivation généralisés chez quelqu’un dont le tempérament est habituellement enjoué et optimiste.

Dans ce cas, il importe d’en savoir plus, de faire parler la personne et de déterminer ce qui ne va pas, même si dans son esprit, cela peut être flou, pas très clair. En lui donnant la chance de parler, d’exprimer ses émotions, ce qui était flou peut devenir un peu plus limpide et permettre de mettre en place des modalités d’intervention. Le pire qui peut arriver chez ces gens en détresse, c’est l’isolement social. Si une personne ne peut donner rapidement un sens à un événement traumatisant, il y a des risques que ce retrait en elle-même et hors de la société puisse déclencher chez elle des réponses inappropriées, pour ne pas dire, irréparables. Il ne faut jamais au grand jamais sous-estimer les signes qu’une personne suicidaire laisse quotidiennement à son entourage, même s’ils sont voilés. Tout signe d’idéation suicidaire doit être traité immédiatement. S’il le faut, dans les cas extrêmes, mieux vaut contacter les services d’urgence qui prendront la personne en charge et l’amèneront à l’hôpital.

Aller cherche de l’aide

Pour en connaître davantage sur ce sujet ou pour aller cherche de l’aide, consultez :

Les intervenants offrent une généreuse contribution tant aux personnes suicidaires qu’aux intervenants oeuvrant auprès de cette population affligée du mal de l’être. Vous avez le pouvoir de venir en aide à une personne en détresse. Osez tendre la main et n’hésitez pas, si un doute vous assaille. Informez-vous.

Si ce texte résonne en vous, et si vous vous sentez à bout, osez parler de vos difficultés à quelqu’un de confiance : un parent, un ami, un spécialiste… Vous irez mieux dès que vous aurez fait part de vos problèmes à quelqu’un. C’est largement démontré ! Ne gardez pas cette souffrance en vous. Vous en valez la peine.